3 posts tagged “marche”
L'activité principale quand on arrive à Paris, et ce durant des années, avant que l'on ne se stabilise, ce que l'on n'atteint parfois jamais, c'est la marche à pied1 dans des rues infinies. C'est une distraction, une nécessité, et bientôt un besoin, le moyen d'être toujours distrait, d'avoir un horizon qui change, de se créer le sentiment que l'on a fait quelque chose de sa journée, que l'on a voyagé, vu des gens. Pour beaucoup de diplômés qui s'installent, ne connaissent personne, et ont l'impression que les rencontres tiennent du plat de spaghettis-on croit que le spaghetti va nous apporter tout le plat-on tire sur lui, et il s'avère solitaire, la rue est le seul espace de liberté, d'évasion.
On peut aller d'un lieu à l'autre sans fin, s'arrêter dans un café, boire au zinc, en contemplant la variété des ambiances selon les heures, les rues, les saisons, repartir, visiter un truc culturel (les diplômés en sont friands, c'est un signe de distinction, comme les montres Rollex chez certains), feuilleter des livres dans une librairie. On peut varier ses itinéraires, on ne se baigne jamais dans la même ville, c'est le temps le plus plein. Marcher finit par vous occuper à temps plein, les autres activités ne constituent bientôt plus que des étapes à l'intérieur de cette activité générale, ou un prétexte.
On peut ainsi marcher durant des années, sans croiser quelqu'un, sans faire partie d'aucune communauté particulière, sans avoir construit quoi que ce soit, et continuer encore, et attendre encore beaucoup de ces marches dans la ville.
J'ai ainsi marché longtemps comme Forest Gump courrait, faisant parfois quelques émules, compagnons esseulés d'un voyage avec Nouvelles Frontières que l'on retrouve pour une bonne bouffe et une séance de diapositives. On croit avoir trouvé un filon, plein de bonnes soirées en perspective, des revoyures, un enrichissement de ses relations, et puis on se perd de vue rapidement, avalés par la ville, les changements d'adresse, de boulot, de préoccupations.
Ce temps d'errance semble infini, soit l'on réussit, soit l'on repart en province, soit l'on continue sur ce mode, et il y a des quinquagénaires qui vivent ainsi depuis leur jeunesse. On ne vieillit pas tant que rien ne change.
Entre ce parcours statique et les narrations, où le héros va d'une aventure à l'autre, passe d'un milieu à l'autre sans barrière, il y a la différence entre le roman et la vie réelle. Si vous êtes un lecteur, et que vous piquez d'écrire aussi, vous demandez à l'écriture non de restituer cette vie réelle, mais en la distordant, de lui faire dire davantage, de lui donner des profondeurs qu'elle possède, mais que l'on ne lit plus. Écrire, c'est prendre du banal et en tirer une sorte d'infini.
La vie est fractale, de chaque parcelle, on peut extraire la même complexité que de l'ensemble du monde.
Ce qui frappe quand on arrive à Paris, c'est le temps que l'on passe à marcher dans ses rues. Marcher, dériver remplace tous les autres spectacles, comble tous les vides. C'est possible nulle part ailleurs. Paris est la quintessence, la vie absolue, une mémoire présente, comme si la trace de millions d'hommes donnait plus de profondeur aux lieux.
aujourd'hui, j'ai longé la rue des saint-pères, la rue de Verneuil, de Lille et ses antiquaires, ses musées privés. Et 25 ans de marche dans paris, un peu moins pratiquée me sont revenus en mémoire, comme une empreinte indélébile, un plein et un vide en même temps.